Anti-utilitarisme et paradigme du don : Pour quoi ? PDF

Dons et contre-dons, articulés autour de la triple obligation de  donner-recevoir-rendre , créent un état de dépendance qui autorise la recréation permanente du lien social. En s’intéressant ainsi aux  formes archaïques du contrat  émanant des échanges dons-contre-don, Marcel Mauss cherche à mettre en évidence la nature du lien qui permet à ces sociétés d’exister. Marcel Mauss se demande pourquoi un don entraine un contre-don. L’échange dans les sociétés  primitives  apparait non comme une simple opération économique propre à assurer le bien-être, mais anti-utilitarisme et paradigme du don : Pour quoi ? PDF un phénomène ayant des implications sur l’ensemble du fonctionnement de la société.


Depuis plus de trente ans La Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en science sociale) critique la dérive économiciste et utilitariste des sciences sociales. Elle montre comment cette inflexion de la pensée contribue puissamment à la mercantilisation et à la financiarisation spéculative, catastrophique, du monde. Parallèlement, dans le sillage notamment de l’Essai sur le don de Marcel Mauss (1924), elle propose d’observer et de penser le rapport social en chaussant les lunettes du don, étant entendu que pour elle le don est politique (et réciproquement). Ainsi, s’est formée peu à peu, une école de pensée généraliste en science sociale, transversale à la sociologie, l’anthropologie, la science économique et la philosophie morale et politique. Ce petit livre, issu d’une conférence donnée sous ce titre à l’université de Nanterre en octobre 2013, donne une vision très synthétique du travail accompli par le MAUSS et montre comment, en science sociale, contrairement aux vulgates en vigueur, il faut être résolument à la fois savant et politique.

De manière générale, l’échange traduit la manière dont les sous-groupes sont imbriqués, il est une matérialisation des relations sociales. Pour lui, l’échange primitif est profondément différent dans sa nature de l’échange au sein de la société de marché et très éloigné de la logique de l’Homo œconomicus. Les mariages entre hommes et femmes de sous-groupes différents ou l’éducation d’un enfant par la famille de son oncle maternel sont des exemples de ce type d’échange qui établit des liens durables et où les communautés s’ obligent  mutuellement. Un contre-don ne peut suffire à éteindre la dette initiale car il s’est créé un état complexe d’endettement et d’inter-dépendance qui autorise la recréation permanente du lien social.

Lorsque les prestations de don et contre-don prennent un caractère compétitif, on dit qu’elles sont de type agonistique. Le terme désigne alors des cérémonies grandioses au cours desquelles nombres d’objets, de festins, de rites, de festivités sont donnés, allant même jusqu’à la destruction d’objets de grande valeur,  la consommation et la destruction y sont réellement sans bornes. Dans certains potlatchs on doit dépenser tout ce que l’on a et ne rien garder. Dans ce type d’échange, l’honneur des participants et de leur groupe d’appartenance est en jeu, ainsi que leur rang dans la société. Bien que l’acte d’échange soit réalisé par des chefs, ce ne sont pas des individus qui échangent mais des collectivités toutes entières. C’est avec la distribution de biens qu’un chef acquiert de la reconnaissance sociale.

Le don exprime toujours une supériorité du donateur sur le donataire. Marcel Mauss met en évidence les points communs entre la pratique du potlatch du Nord-Ouest américain avec celle du kula des sociétés du Nord-Est de la Nouvelle-Guinée, étudiées par Malinowski. La logique de cet échange agonistique est différente des simples prestations totales car il vise à toujours donner plus dans l’idée de rompre la réciprocité du don et retourner la situation à son profit. Dans cet ouvrage, Marcel Mauss met en évidence que derrière des pratiques d’apparente générosité, gratuité et liberté se cache un cadre très strict de règles et codes sociaux qui oblige à donner, à recevoir et à rendre. Ne pas pouvoir rendre — ou ne pas pouvoir rendre à la hauteur de ce que l’on a reçu — c’est aussi se maintenir dans une position d’infériorité vis-à-vis du donateur.

Le don est le départ d’une relation de réciprocité mais le contre-don est différé dans le temps. Mais il est, dans toute société possible, de la nature du don d’obliger à terme. Par définition même, un repas en commun, une distribution de kava, un talisman qu’on emporte ne peuvent être rendus immédiatement. Ce laps de temps nécessaire est celui de la dette qui maintient le lien social actif. Le temps de la dette sous-tend la notion de crédit. Dans son essai, Marcel Mauss cite un passage de l’œuvre de Franz Boas où ce dernier explique qu’un Indien organise un potlatch pour rembourser ses dettes contractées plusieurs années auparavant et pour  placer les fruits de son travail de telle sorte qu’il en tire le plus grand profit pour lui aussi bien que pour ses enfants .

Des trois obligations en jeu lors d’une relation d’échange, l’obligation de rendre est celle qui suscite le plus d’interrogation chez Marcel Mauss. En effet, dans un contexte où toutes les règles sont tacites, où aucun contrat ne régule la relation, qu’est-ce qui pousse le donataire à rendre au donateur ? Ce qui oblige à rendre, c’est  l’esprit de la chose donnée . Marcel Mauss écrit :  Ce qui, dans le cadeau reçu, échangé, oblige, c’est que la chose reçue n’est pas inerte. Les biens donnés ne cessent jamais d’appartenir à leurs détenteurs initiaux. Pour lui, l’économie de marché, très récente à l’échelle de l’histoire de l’humanité, ne trouve pas ces fondements dans le phénomène de l’échange-don archaïque :  Ce sont nos sociétés d’Occident qui ont, très récemment, fait de l’homme un  animal économique . Mais nous ne sommes pas encore tous des êtres de ce genre.